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Intro et premier chapitre 2015-06-13
« Mais tu n’as pas honte BerlinTintin ? » Cette question, on n'a pas arrêté de me la poser dès mon plus jeune âge. Ça a commencé par ma mère qui s'énervait lorsque, enfant, je mangeais mes crottes de nez ou planifiais quelque autre bêtise (et Dieu sait que j’en faisais, en tant qu’enfant hyperactif). À l'adolescence, je devais avoir douze ans, la même me demandait, prise d’un accès de folie à la découverte de mon homosexualité, si je n'avais pas « honte d'être un sale pédé, un enculé » et patati et patata. Puis, avec le temps, tout s'est emballé : « Mais tu n'as pas honte d'avoir attrapé des MST ? », « Tu n'as pas honte d'être sadomaso, de te prendre des mains dans le derrière et d’être obsédé par le SEX ? », « tu n’as pas honte d’écrire ce que tu écris ? », « tu n’as pas honte de dire la vérité ? » Oulala ! Si j’ai honte de quoi que ce soit ? Je représente le déshonneur de la famille et de la société. Eh bien moi, tout ça, eh bien donc, je n'en ai pas honte du tout. Pour tout dire, j'en suis même fier. Libre. « Pride », dit-il.
Février 2007. Je quitte Paris parce que Jérôme a voulu arrêter notre histoire d’amour, passer à autre chose, à une forte amitié. Il a mis des semaines avant de m’annoncer la nouvelle que je redoutais. Cela a été terrible pour moi, un choc, je ne pensais jamais m'en remettre, patatras. Encore une fois, une histoire d'amour qui s'achevait, c'était une catastrophe, la preuve de ma nullité crasse. Pourtant, seul l'amour compte vraiment dans la vie. Le reste est, disons..., inutile.
Alors, je fuis la capitale pour Gran Canaria sur les conseils de mon ami écrivain Pierre Salducci qui y vit depuis trois ans. Il me décrit une île idyllique et sereine, très gay et sexuelle. Je décide de faire comme lui et de recommencer une nouvelle vie au soleil. Banco ! Une existence plus chaude, ensoleillée et insulaire, vivre un printemps perpétuel à l’ombre des fleurs d’hibiscus et de bougainvilliers.
Cinq années de couple avec Jérôme : une histoire commune, des amis, des habitudes, une vie à deux, des instants de complicité. J'ai toujours aimé cet homme, passionnément, et je crois bien que je l'apprécierai sans cesse. Je me suis fait tatouer son prénom à la place du cœur. Nous demeurerons dorénavant comme deux frères. Je veux qu’il reste dans ma famille recomposée.
Je quitte la France parce que je n'en peux plus de ce pays coercitif, glacial, dépressif et ennuyeux. Paris ville maudite, Paris ville de flammes, Paris l'apocalypse, Paris la damnée, Paris la pieuvre qui va me tuer, manger, déjecter. Paris le monstre tant aimé.
Je veux vivre libre comme bon me semble. Je n'en peux plus de toute cette hypocrisie, de toute cette haine gratuite, de ces rapports de pouvoir et de soumission.
Plus rien ne me retenait à Paris : je pouvais partir, j'étais libre et fier. Et hop, aux suivants !
L’île est un choc de sensations. Je ressens déjà les odeurs, cette douce moiteur, et je repense à la Guadeloupe et la Réunion où j’ai vécu mes huit premières années, revivant les mêmes émotions archaïques. La torpeur m'envahit peu à peu : je sens peu à peu mes fonctions vitales ralentir. C'est un flash de souvenirs infantiles qui m'étreint et me submerge. Et toutes ces plantes et ces fleurs magnifiques. Une île de forme arrondie avec un relief montagneux marqué par des paysages remarquables, de montagnes et désertiques. Ici, c'est le règne du sea, SEX ans sun poussé à son apogée.
Je dors chez Pierre et Pablo le premier soir avec ma chatte Milou (qui est paniquée par le déménagement) avant de prendre possession de mon appart en face de la mer, le lendemain. Je l’ai réservé par Internet de France, Pierre l’avait visité. Ici, ce n'est pas comme en Europe, il est très facile de trouver un logement. Pas besoin de fiches de paye faramineuses ni de caution de papa-maman. On signe le bail et hop ! Des tas de petits appartements de deux pièces ou des bungalows sont sur le marché. À foison. Il suffit de répondre à une petite annonce ou de franchir la porte d’une agence immobilière.
Pierre et Pablo me font faire un tour du village en bord de mer : c'est un monde irréel, invraisemblable. Playa del Inglés, ce n'est pas la vraie vie, tout est faux, cartons-pâtes. Village sorti de nulle part dans les années 70, à l'architecture plus que discutable, très « seventies on the beach » justement, qui ne compte qu'hôtels, complexes de bungalows et appartements de vacances. Playa del Inglés est artificiel, monde de villégiature décadent. Une sorte de Palavas-les-flots transpédégouinne. Très-très moche. Une Atlantide sodomite qui pourrait bientôt s’effondrer et dont il faut bien profiter. Très populaire, peut-être trop populaire, les gens dans la rue ne sont parfois pas très chic, on est un peu à plouc land.
Playa del Inglés est une des meilleures destinations gay européennes avec Sitges, Ibiza et Mykonos. Située dans l'océan Atlantique au large des côtes du Sahara occidental, l'île bénéficie d'un climat exceptionnel : chaud et ensoleillé toute l'année. Idéal pour partir à n'importe quel moment. D’ailleurs, la haute saison gay est en automne et en hiver, d’octobre à mars. Et il n'y a pas que le soleil ! L'île attire constamment des milliers d’homos des quatre coins du monde. Beaucoup sont devenus des habitués.
Un coucher de soleil somptueux avec Pierre et Pablo, devant la mer, je retrouve l’horizon sans fin, le réel qui se perd et choie dans l’océan. Oui, la coercitive capitale est bien loin. Et tant mieux. Ensuite, je me laisse guider par les sirènes du coeur de Playa del Inglés où je tombe dans les plaisirs extrêmes du Yumbo, un centre commercial transpédégouinne.
Encore peu connue en France, cette station balnéaire s'avère pourtant indéniablement un des lieux de tourisme arc-en-ciel le plus populaire, le plus fréquenté et le plus divertissant au monde. Pierre m'explique que c'est dans les années 70 que la communauté homo s'est installée ici, Allemands et Anglais sont arrivés les premiers sur place. C'est d'abord le centre commercial Nilo, légèrement excentré qui est investi par les homos. Aujourd’hui, il est à l’abandon et compte encore un sex shop et un sauna gay très fréquenté... par des escorts. Plus tard, dans les années 80, c'est le Cita qui accueille les établissements gay. Arrive ensuite le Yumbo qui devient le coeur de la vie gay, le Cita périclitant. Aujourd’hui, le Cita tombe peu à peu en ruine.
Je marche dans la rue et suis sidéré par le nombre de gays. On se croirait un samedi soir rue Sainte-Croix de la Sodomie, la foule est compacte et colorée, cela foisonne. La ville est un énorme melting-pot de cultures, grouillante, de nationalités et de langues, où il fait bon apparemment s'amuser dans la tolérance la plus totale. Je suis aveuglé par les lumières et néons brillants, je croise des boutiques de gadgets à chaque coin de rue. Autant d’objets de désirs, cheaps et bas de gamme. Le Yumbo ressemble de loin au Forum des Halles avec un immense terre-plein central arboré. Tout autour, sur quatre étages maronnasses, se trouvent boutiques straighs et commerces gay avec un penchant prononcé pour le mauvais goût ou son absence. Enfin, certains établissements sont très sympas et bien décorés. Et puis, il en faut pour tous les goûts, notamment allemands. Par ici la fête de la bière perpétuelle.
Il faut voir, ici, ces palmiers envoutants, cette flore incandescente. Tout ici brille comme par mille éclats, éclats de verre et de ferrailles, scintillants, brulants. Oh, calme île aux enfants, je ressens ta chaleur iconoclaste traverser mon corps. Ce sont autant de vagues blanches qui chaque matin me sourient au pied de la résidence. Les chats aussi, sauvages et aimables comme autant de rejetons de l'île. Je marche dans la rue tandis que le soleil me dévore, superbe et hallucinant. Oh, douce île aux enfants, combien de larmes nous a-t-il fallu pleurer pour emplir ton océan ? Mer dans lequel je me baigne et me noie à chaque instant. Je regarde les murailles d’hibiscus et de bougainvillier, tiens, c’est le printemps de l’île aux enfants, le renouveau perpétuel de Gran Canaria. Oh, qu’ils sont loin le continent, la grisaille et le froid, qu’ils sont loin mes parents et amis. Je marche dans les rues, entouré de mille fleurs, la lumière qui vous ravage, aveuglé et sourd de mille fanfares olfactives, un papillon se détache d’un pétale et rejoins le soleil qui nous fracasse. Oh, mon île aux Enfants que tu es belle et resplendissante : je t'aime, tu me tues.
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